L'Année sociologique
2012/2 (Vol. 62)
- Pages : 280
- ISBN : 9782130593348
- DOI : 10.3917/anso.122.0535
- Éditeur : Presses Universitaires de France
La
célébration, en 2008, du cent cinquantième anniversaire de la naissance
de Durkheim a donné lieu à la publication d’un certain nombre
d’ouvrages. Sous le titre « L’“Année” Durkheim 2008 », Dominique Merllié
en a rendu compte dans un article de la Revue philosophique (2009, 2, pp. 217-229). Précédant la commémoration du centenaire des Formes élémentaires de la vie religieuse,
trois livres ont récemment paru en France, qui témoignent de l’intérêt
toujours suscité par l’œuvre du fondateur de la sociologie scientifique.
L’objectif commun de leurs auteurs est de la dégager des carcans dogmatiques dans lesquels elle se trouve encore souvent enfermée – et donc d’en finir avec la vulgate qu’on en a répandue. Leur but est, par là même, de rompre aussi bien avec la conception monolithique que l’on s’est formée d’une pensée en fait assez fertile en variations, qu’avec l’image d’un théoricien dont on a exagéré la rigidité, l’autoritarisme et l’intolérance. À cette fin, ils proposent une série de relectures, assorties de réévaluations dont on trouvera ici quelques échantillons.
L’objectif commun de leurs auteurs est de la dégager des carcans dogmatiques dans lesquels elle se trouve encore souvent enfermée – et donc d’en finir avec la vulgate qu’on en a répandue. Leur but est, par là même, de rompre aussi bien avec la conception monolithique que l’on s’est formée d’une pensée en fait assez fertile en variations, qu’avec l’image d’un théoricien dont on a exagéré la rigidité, l’autoritarisme et l’intolérance. À cette fin, ils proposent une série de relectures, assorties de réévaluations dont on trouvera ici quelques échantillons.
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Contemporains
des savants travaux de Philippe Besnard et de Massimo Borlandi sur la
pensée durkheimienne, sept textes de Charles-Henri Cuin, échelonnés sur
les vingt-cinq dernières années, sont réunis en un volume qui retrace
quelques-unes des orientations de cette entreprise de réexamen. Celle-ci
est amorcée avec une étude consacrée à « Durkheim et la mobilité
sociale ». Elle révèle une « posture équivoque » d’où est issue « une
théorie ambiguë de la distribution sociale ». En effet, et s’il est vrai
que l’auteur de De la Division… voit
dans une distribution réglée par l’égalité des chances le remède à la
forme contrainte de la division du travail, « l’analyse ne débouche
jamais sur ce qui semblerait être son prolongement normal – à savoir,
d’une part, une analyse des conditions d’une distribution sociale égalitaire et, d’autre part, une analyse des effets
de celle-ci non seulement sur l’intégration du système social, mais
aussi sur les destins individuels en termes de “mobilité sociale” »
(pp. 88-89). Aussi bien est-ce en vain que l’on chercherait chez
Durkheim une théorie achevée de cette dernière. La raison qu’en donne
C.-H. Cuin est que n’a pas été abordé le problème de la compatibilité
entre deux conceptions de la distribution sociale, « dont l’une est
dominée par la norme de l’égalité des chances et l’autre par celle de
l’adaptation individuelle ».
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Ladite
entreprise se poursuit avec un texte intitulé « Division du travail,
inégalités sociales et ordre social » où sont mises au jour, d’abord les
apories de la solution socio-économique envisagée dans la thèse de 1894
pour supprimer les inégalités, établir l’égalité des chances, assurer
l’ordre social, puis les raisons du choix ultérieur de la solution
socioculturelle. Les considérations sur lesquelles s’achève Le Socialisme
(1928) tranchent effectivement sur les conclusions du chapitre sur « La
division du travail contrainte » : « Ce qu’il faut pour que l’ordre
social règne, c’est que la généralité des hommes se contente de leur
sort ; mais ce qu’il faut pour ce qu’ils s’en contentent, ce n’est pas
qu’ils aient plus ou moins, c’est qu’ils soient convaincus qu’ils n’ont
pas le droit d’avoir plus. » Dans cette perspective, l’institution
scolaire n’est nullement un instrument d’égalisation des chances ; son
rôle est de produire des individus adaptés à la demande sociale.
L’éducation n’a pas « pour objet unique ou principal l’individu et ses
intérêts, elle est avant tout le moyen par lequel la société renouvelle
perpétuellement les conditions de son existence » (Éducation et Sociologie,
1922). On est bien loin de la visée initiale d’une « harmonie entre les
natures individuelles et les fonctions sociales », conclut C.-H. Cuin,
en soulignant « la précarité de la réflexion de notre auteur sur les
conditions de l’égalisation des chances
sociales […], et l’accent mis par celui-ci sur le rôle essentiellement
socialisateur et intégrateur de l’institution scolaire, au détriment de
son rôle de promotion sociale des individus » (p. 55).
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« Un discours pour deux méthodes : des Règles au Suicide » revient sur l’idée reçue que Le Suicide est l’illustration exemplaire de la démarche préconisée dans Les Règles.
En le soumettant à « une lecture un peu serrée », on s’aperçoit que
l’ouvrage de 1897 doit assez peu aux prescriptions codifiées trois ans
plus tôt. Au reste, le texte de 1894 est paradoxalement très discret sur
la question de l’explication en sociologie. Son auteur semble bien
conscient des insuffisances que celle-ci présente en restant conforme à
l’épistémologie positiviste : les résultats auxquels conduit la méthode
des variations concomitantes « ont besoin d’être interprétés », les
faits qu’elle établit « ont besoin d’être élaborés par l’esprit ». Au
terme d’une rigoureuse démonstration, C.-H. Cuin administre la preuve
qu’est esquissée dans Les Règles une
démarche explicative « transgressant les prescriptions inductivistes et
holistes de l’orthodoxie positiviste ». Ce sont deux méthodes qui s’y
trouvent introduites, nullement contradictoires puisque induction et
déduction se conjuguent dans toute recherche, de même qu’holisme et
individualisme, pour autant qu’ils restent purement méthodologiques,
sont les deux moments nécessaires d’une explication véritable. Ainsi, Le Suicide
associe et combine une démarche « individualiste » avec une
épistémologie « holiste » ou, « plus exactement, met en œuvre deux
méthodes d’explication dont l’une applique à la lettre la rigueur
doctrinale des Règles, tandis que
l’autre introduit par la bande l’objet maudit de l’épistémologie
durkheimienne : la psychologie individuelle » (p. 59).
5
On retrouvera dans ce recueil d’articles la contribution de C.-H. Cuin au Suicide. Un siècle après Durkheim
(M. Borlandi & M. Cherkaoui [eds], 2000) : « Sociologie sans
paroles : Durkheim et le discours des acteurs ». La relecture de la
monographie de 1897 s’y poursuit, avec de nouvelles réflexions dont
certaines ne manquent pas de piquant : « Il n’aura échappé à personne
que les acteurs choisis par Durkheim sont, par définition,
inexorablement et définitivement muets. » (p. 128.) Non seulement on
peut se dispenser d’écouter le discours des acteurs, mais on doit
ignorer ces manifestations verbales aussi fallacieuses que dangereuses.
La procédure explicative des causes du suicide ici mise en œuvre est
authentiquement « compréhensive » ; elle ne s’applique pas à des
individus concrets, mais à des acteurs typiques ; elle relève d’« un art
de comprendre sans écouter » qui se soutient d’une reconstruction
modélisée des motivations. « De fait, les meilleurs passages du Suicide
sont bien ceux où leur auteur met au jour et analyse les raisons (qui
conduisent au suicide). » Comme celui de Weber, « le talent de Durkheim
est bien d’analyser l’action sociale en reconstruisant les motifs et les logiques des acteurs sans se risquer jamais à l’herméneutique douteuse du texte de
leurs discours » (p. 130). Il reste, est-il plaisamment rappelé en
conclusion, que « pour les sociologues du “sujet”, la position
durkheimienne constitue toujours un véritable scandale théorique – sans
parler de la provocation qu’elle représente à l’endroit d’une sociologie
qui semble ne plus savoir travailler sans magnétophone… » (p. 159).
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Comprendre Durkheim
s’inscrit dans la même perspective de réévaluation d’une sociologie qui
vaut infiniment plus que sa vulgate. Comme C.-H. Cuin, qui s’est
appliqué à montrer, en dévoilant les analyses subtiles masquées par des
écrits dogmatiques, la modernité des problématiques durkheimiennes,
l’originalité des réponses apportées, le « foisonnement des
interrogations », Jacques Coenen-Huther s’emploie à donner une
« appréciation nuancée » ainsi qu’un « bilan équilibré » d’une œuvre
tenue pour « une source d’inspiration et de réflexions toujours
actuelles ». Il le fait au fil de six chapitres dont le premier,
« L’homme et l’œuvre en leur temps », est nourri d’informations
notamment fournies par Marcel Fournier dans sa volumineuse biographie de
Durkheim (2007). On y rencontre un personnage complexe, souvent tenu
pour un « bourgeois conservateur », mais très proche du socialisme
humaniste de Jaurès et « en phase » avec le solidarisme de Léon
Bourgeois. Sur fond de tensions entre science et action, déterminisme et
liberté, naturalisme sociologique et orientation spiritualiste, une
double stratégie – intellectuelle et institutionnelle – est mise en
œuvre par cet « homme pressé » de faire pièce aux entreprises de ses
concurrents potentiels que sont Gabriel Tarde et René Worms. Un
programme scientifique cohérent, sa prise en charge collective par le
groupe de L’Année sociologique, une
persévérante volonté de reconnaissance officielle lui ont assuré la
supériorité. En prononçant cependant qu’il faut traiter les faits
sociaux comme des choses, il a été perçu comme un « scientiste
rigide » ; et en semblant systématiquement affirmer que c’est la société
qui s’exprime dans les consciences individuelles, une conception
exagérément holiste du social lui a été attribuée, lui donnant « la
réputation d’un esprit dogmatique ».
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Le deuxième chapitre « Une sociologie de la modernité », centré sur De la Division du travail social et Le Suicide,
vise à donner à la sociologie de Durkheim sa signification réelle :
(elle) « est véritablement une sociologie de la modernité, suscitée par
l’avènement de la modernité (conçue) comme le résultat d’un processus de
différenciation ». Prenant ses distances avec le modèle biologique
alors dominant – et son cortège de métaphores organicistes – Durkheim a
analysé ce processus en termes de rapports sociaux, en le balisant « par
deux états idéal-typiques de l’interdépendance sociétale », à savoir la
solidarité mécanique et la solidarité organique. Cette analyse est
ordonnée à une réflexion sur les fondements de la cohésion sociale. Ici,
J. Coenen-Huther compare cette
« dichotomie idéal-typique » avec celles de Herbert Spencer et de
Ferdinand Tönnies, pour observer, à la suite de divers commentateurs,
que Durkheim se démarque de l’« optimisme évolutionniste » du premier,
comme du « pessimisme romantique du second ». L’intégration, la
régulation, les suicides comme limites de la socialisation, le
socialisme comme réaction à l’anomie donnent leur contenu aux
développements suivants qui trouvent leur conclusion dans deux
paragraphes consacrés aux « groupes professionnels et la démocratie ».
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« Une
méthode pour la sociologie » fait le point sur la conception que
Durkheim s’est formée de sa discipline comme science expérimentale,
affranchie des opinions, libérée des prénotions, et ce qui sépare « la
méthode professée » de la « méthode pratiquée ». Ce troisième chapitre a
trait essentiellement aux Règles et à ses applications dans Le Suicide, puis dans les Formes élémentaires de la vie religieuse.
Justice est faite de l’idée reçue selon laquelle Durkheim aurait édifié
la sociologie en opposition à la psychologie : au rejet initial a
succédé une réintroduction « discrète » de cette dernière dans l’ouvrage
de 1897. L’écart entre les principes proclamés et ce qui est
effectivement produit « ne porte donc pas sur une prétendue antinomie
psychologie-sociologie : il est d’une autre nature et il est plus
fondamental. « En adoptant une logique “compréhensive” avant la lettre,
Durkheim retourne aux prénotions de son temps et relativise fortement la
rupture avec le sens commun qu’il préconise dans les Règles »
(p. 79) – formulation pour le moins discutable. Passant « de la réalité
observable aux représentations des acteurs », l’auteur des Règles s’éloigne dans Les Formes
de ce qu’il a au départ annoncé : « L’écart est perceptible entre les
préceptes affichés dans le premier ouvrage et l’orientation d’esprit que
reflète le second. » (p. 80.) Après une évocation de « la polémique
avec Tarde » (pp. 82-84), une présentation précise de l’analyse causale
et de l’analyse fonctionnelle, puis de la distinction du normal et du
pathologique termine cette partie méthodologique.
9
Avec
le chapitre suivant « Du fait social au fait moral » s’achève
l’exposition critique de la pensée et des principales œuvres de
Durkheim. Sont passés successivement en revue, consécutivement à « la
nécessité de se donner une morale », la constitution d’une science
positive de la morale, l’individualisme et le consensus social,
l’enracinement religieux de la moralité, l’éducation et le principe
d’autorité. Au total, cette première partie de Comprendre Durkheim
apporte, sur une trame théorique aux fils chronologiques très lâchement
tissés, une série de retouches en passant du contexte historique à des
réévaluations ponctuelles – conformément d’ailleurs au dessein annoncé.
Durkheim ayant formulé des préceptes qu’il jugeait de portée
universelle, « le commentateur moderne – s’il veut apprécier la validité
de ses conclusions – se voit donc forcé de décontextualiser le propos
dans une certaine mesure. Confronté à
l’œuvre durkheimienne, le sociologue ne peut que faire preuve d’un
“présentisme tempéré” par les leçons de l’historiographie, mais soutenu
par le souci de la pertinence actuelle » (p. 8). Des clichés sont certes
détruits et des idées reçues salutairement récusées, mais pour faire
place parfois à des jugements sommaires, à des vues schématiques ou
approximatives. Faute d’avoir exploité un certain nombre de textes, dont
ceux naguère réunis par Victor Karady, l’auteur ne restitue pas
pleinement, et de façon synthétique, les idées directrices du programme
de recherche établi par Durkheim ; il laisse de côté le relevé
topographique des sciences sociales donné par ce dernier (notamment
en 1909), les relations entretenues par la sociologie avec les
disciplines voisines, la division du travail scientifique au sein de L’Année sociologique.
Rien n’est rapporté, au cours des quatre premiers chapitres, ni des
activités de ce groupe ni surtout des apports propres de son chef
entre 1898 et la veille de la Première Guerre mondiale.
10
« L’après-Durkheim
en France » (chapitre 5) s’ouvre sur l’appel nominal des durkheimiens
partagés « entre fidélité et innovation ». Ils sont répartis entre
« professeurs » – Bouglé, Davy, Fauconnet –, d’une part, et
« chercheurs » – Halbwachs, Mauss, Simiand –, d’autre part. On passera
sur ce que la reprise de cette distinction peut avoir de contestable,
pour souligner la richesse des informations fournies dans ce chapitre.
Nombre d’entre elles sont puisées à la meilleure source – l’ouvrage de
J.-C. Marcel (2001). La relative éclipse du durkheimisme après la
Seconde Guerre mondiale – période dominée par deux fortes personnalités,
Georges Gurvitch et Jean Stoetzel, aux orientations intellectuelles
radicalement divergentes –, le premier retour à Durkheim opéré par
Raymond Aron, Raymond Boudon, Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon,
François Chazel, Jean-Claude Passeron, les différents modes
d’appropriation comme les plus récentes réévaluations du corpus
durkheimien sont bien relatés, commentés, analysés. Ici encore, on
regrettera cependant le caractère réducteur et lacunaire de certains
propos, comme celui sur l’antidurkheimisme de Stoetzel dont la
contribution fondamentale à la psychologie sociale n’est pas mentionnée.
Le sixième et dernier chapitre, « Durkheim et la sociologie moderne »,
réalise le tour de force de rassembler en 30 pages ce qui est à savoir
sur la réception dans divers pays, et singulièrement aux États-Unis, de
l’œuvre durkheimienne, ainsi que sur l’influence qu’elle exerce
actuellement en France. Finalement, J. Coenen-Huther dresse, dans Comprendre Durkheim,
un bilan critique correctement informé d’une œuvre dont l’importance
est depuis longtemps reconnue. À cet égard, on peut se demander s’il est
bien raisonnable d’affirmer que c’est seulement « au cours de la
décennie écoulée, après les hésitations des cinquante dernières années
[que] Durkheim et Weber – en compagnie de Marx, Pareto, Simmel et quelques autres – ont rejoint le groupe des “pères fondateurs” de la sociologie » (p. 152).
11
Durkheim fut-il durkheimien ?,
ouvrage publié sous la direction de Raymond Boudon, réunit les actes du
colloque organisé, à l’instigation de ce dernier, par l’Académie des
sciences morales et politiques en novembre 2008. Douze communications
apportent d’importantes mises au point et de nouveaux éclairages sur les
œuvres de Durkheim, les lectures qu’on en a faites ou les problèmes
qu’elles posent. Ainsi, Jean Baechler s’attache à montrer la modernité
du « chef-d’œuvre » qu’est pour lui De la Division du travail social.
Derrière d’apparentes faiblesses qu’on ne doit pas se dissimuler, il
distingue les points forts – la conception de la cohésion sociale, les
considérations sur l’égalité et la justice, celles qui ont trait à
l’individu et à la personne, la vision d’une Europe unifiée – du premier
ouvrage de Durkheim en qui il voit, « sinon un père de l’Union
européenne, du moins un de ses annonciateurs perspicaces ». Ainsi,
François Chazel s’applique à répondre à une question précise « Comment
lire Les Règles de la méthode sociologique
aujourd’hui ? ». S’efforçant d’identifier la logique de l’argumentation
durkheimienne, il rappelle que, dans ce texte, Durkheim ne fait pas
œuvre de pur épistémologue, mais vise à codifier et à systématiser une
pratique de la recherche. À l’instar de C.-H. Cuin, il note que « sa
méthodologie va au-delà de la formulation des consignes explicites à
laquelle les Règles sont consacrées », en ajoutant que la comparaison entre l’ouvrage de 1895, où l’inspiration positiviste est dominante, et Le Suicide est instructive. Ces réserves faites, F. Chazel appelle à ne pas perdre de vue « le message fondamental » que les Règles délivrent. Il consiste, selon lui, « à proposer et à défendre un idéal
de scientificité, fondé sur un “rationalisme scientifique” de portée
générale et non sur les seules vertus du raisonnement expérimental »
(p. 40).
12
Le dernier livre de Durkheim, Les Formes élémentaires de la vie religieuse,
fait également l’objet d’une relecture originale. On la doit à Raymond
Boudon. Des observations qu’il expose dans son texte sur « La nature de
la religion selon Durkheim », on retiendra que ce qu’il tient pour un
modèle de démonstration scientifique propose une théorie réaliste de la
religion. Cette théorie comporte sans doute des faiblesses, mais elle
manifeste toute sa force en ce qu’elle tranche sur les thèses de ceux
qui voient dans les croyances religieuses l’effet d’une illusion. Le
caractère difficilement acceptable d’un point particulier de ladite
théorie – que c’est dans tous les cas la société
qui constitue l’objet du sentiment du sacré – n’invalide pas les
principes qui régissent les analyses développées. En effet, « pourquoi
faut-il que ce soit la société qui,
s’avançant masquée, postule au titre d’unique corrélat du sentiment
religieux ? ». R. Boudon pose que ce corrélat « n’est pas autre chose que ce que nous appelons aujourd’hui les valeurs ». Il estime plus facile, écrit-il, d’admettre « qu’à la distinction sacré/profane est associée la distinction entre valeurs et réalité que de supposer que le sens du sacré est suscité chez l’individu par la société »
(p. 150). On fait de cette façon l’économie de l’hypothèse
indifféremment nommée fausse conscience, illusion ou hallucination. Si
Durkheim n’a pas envisagé cette solution, c’est entre autres raisons
parce que « le concept de valeur au sens où nous le prenons aujourd’hui n’est guère familier de son temps » (Ibid.).
13
Le leitmotiv
récurrent selon lequel il faut expliquer le social par le social est au
départ de la communication présentée par Mohammed Cherkaoui, « La
complexité du social et la méthode sociologique selon Durkheim ».
Théorie et méthode étant fondées chez ce dernier sur la singularité de
macrophénomènes, c’est-à-dire des réalités sui generis,
les unes attendues, les autres non voulues, résultant toutes de
l’interdépendance entre les individus, M. Cherkaoui s’est mis en quête
des solutions données par Durkheim au problème des rapports entre
l’individuel et le social, autrement dit au problème des relations
qu’entretiennent le microsociologique et le macrosociologique. Il en
identifie quatre dans le corpus durkheimien : macro-macro, micro-micro,
macro-micro, micro-macro. Il rappelle opportunément la tradition
épistémologique où elles s’enracinent : « dans Le Système de logique,
auquel Durkheim se réfère explicitement, John Stuart Mill distingue
deux classes de phénomènes et de lois. La première classe, qualifiée
d’homopathique, se signale par le fait que les effets et les causes se
situent au même niveau de réalité. C’est le cas lorsque l’on étudie le
social par le social ou l’individuel par l’individuel. Pour la seconde
classe dite hétéropathique, les effets et les causes ne sont pas au même
niveau de réalité. Il en est ainsi lorsque l’on étudie les effets du
macro sur le micro et du micro sur le macro » (p. 82). Durkheim a
cependant construit un modèle qui n’est pas pleinement satisfaisant ; il
était d’ailleurs conscient de son insuffisante élaboration, comme de
son caractère hypothétique. Mais est-il pertinemment remarqué, les
sciences contemporaines de la complexité, avec des moyens infiniment
plus puissants ne parviennent à simuler que dans certains cas
l’émergence de macrophénomènes.
14
Sur
une série de thèmes, de domaines ou d’aspects particuliers de la
sociologie durkheimienne – « Droit et moralité » (Steve Lukes et Devyani
Prahhat), « La sociologie du droit » (François Terré), la sociologie de
« L’éducation » (Philippe Reynaud), « Les Droits de l’homme chez
Durkheim et Weber » (Hans Jonas), « Durkheim, la communion républicaine
et ses ennemis » (Pierre Birnbaum) –, le colloque de 2008 a fait
sensiblement bouger les cadrages ou modifier les images que les
interprétations de l’œuvre en question ont plus ou moins légitimement
imposés. On fera une place à part à la contribution de Massimo
Borlandi « Durkheim et la psychologie » (pp. 55-80), parce qu’elle fait
définitivement la lumière, grâce à un examen aussi attentif qu’érudit
des textes qui en traitent, sur une relation
qui n’a jamais cessé d’être mal comprise. Une distinction essentielle
est d’abord introduite entre « psychologie scientifique » et
« psychologie ordinaire », souvent réunies sous la même appellation de
« psychologie individuelle ». Si Durkheim est bien au fait des avancées
et des apports de la première, la faiblesse de sa critique de la
psychologie ordinaire est manifeste. Cette faiblesse est due aux raisons
essentiellement polémiques qui l’ont conduit à s’occuper des
explications par les mobiles et les motifs, sans y être directement
intéressé. Elle est, d’une certaine façon, le revers de sa solide
réfutation de la sociologie individualiste, c’est-à-dire de
l’explication individualiste des phénomènes sociaux conçus par lui comme
émergents et survivant aux occasions qui les ont provoqués.
15
L’analyse comparée des trois spécifications de la psychologie – individuelle, sociale, collective –
est éclairante. La première désigne une psychologie impuissante à
rendre compte des phénomènes sociaux. Si l’on veut expliquer
psychologiquement ces derniers, il faut le faire au moyen d’une
psychologie nouvelle dont les principes ne sont pas ceux de la
psychologie ordinaire. Les règles de cette autre
psychologie sont énoncées dans l’article de 1898 « Représentations
individuelles et représentations collectives », où le vocable
« représentations » désigne les phénomènes mentaux. Les deuxième et
troisième qualifications, sans se confondre absolument, sont
indifféremment employées par Durkheim quand il traite de la vie
psychique des groupes. La psychologie collective telle que ce dernier la
conçoit présente des traits originaux que M. Borlandi précise : elle
pose que la mentalité des groupes n’est pas celle des particuliers, elle
doit se soutenir de recherches destinées à montrer comment les groupes
élaborent leurs représentations et à établir les « lois de l’idéation
collective », elle croise, recouvre ou chevauche la psychologie des
foules et la psychologie des peuples. Cette psychologie collective n’a
finalement pas de statut disciplinaire particulier ; Durkheim, qui
l’assimile à « la sociologie tout entière », la transmue dans sa
nouvelle science où, intégralement annexée, elle figure comme « une
expression vide, dépourvue d’un référent propre ». M. Borlandi discerne
bien les raisons de sa promotion après la parution de De la Division du travail social :
accusé de mécanisme, de matérialisme, de méconnaître tout ce qui est
conscience et spiritualité, son auteur rétorquait que l’action des
phénomènes sociaux s’exerce par des voies mentales. C’était une autre
façon de légitimer ses thèses que d’affirmer que « Dans la vie sociale
tout est représentation […] Toute la sociologie est une psychologie,
mais une psychologie sui generis ».
En définitive, « la psychologie collective de Durkheim est un malentendu
sans remède, car elle est invariablement de la sociologie, sa sociologie ».
16
La
question qui donne son titre à l’ouvrage est reprise en conclusion par
Raymond Boudon. Une fois de plus est vigoureusement, et à juste titre,
dénoncé le contresens consistant à prêter à Durkheim « une vision
causaliste du comportement et des croyances » qu’expliqueraient des
forces sociales agissant dans le dos des acteurs. Si l’on s’attache à
l’esprit plus qu’à la lettre des textes étudiés, on peut dire que leur
auteur « n’aurait pas accepté d’être qualifié de “durkheimien” ». On
peut se demander, pour terminer, s’il se serait, par ailleurs, reconnu
dans le portrait qu’on en donne couramment de chef d’école autoritaire
et implacable. On se souvient du tableau saisissant, que Hubert Bourgin a
brossé dans ses mémoires (De Jaurès à Léon Blum,
1938) de Durkheim et des durkheimiens regroupés en une Sainte-Vehme
toute-puissante, terrorisant et terrassant ses adversaires : il est
aussi haut en couleur que celui, beaucoup plus connu, que Péguy a peint.
On sera reconnaissant à Bertrand Saint-Sernin (« Durkheim et les
philosophes de son temps », pp. 187-204) de nous inviter à relire les
souvenirs d’Étienne Gilson recueillis dans Le Philosophe et la Théologie
(1960). Il y est question (pp. 21-38) du « mythe Durkheim » ; celui qui
fut étudiant à la Sorbonne en 1905 écrit : « je n’arrive pas à me
convaincre que (Peguy) parle vraiment du même homme que j’ai connu » ;
« l’enseignement supérieur […] n’a jamais été envahi par le
durkheimisme » ; « la terreur sociologique décrite par Peguy avec tant
de verve, et dont Durkheim aurait été le Robespierre, n’a jamais existé
que dans son imagination créatrice ». Le fondateur de la sociologie
scientifique fait pourtant encore souvent figure de « Régent de la
Sorbonne ».
Pour citer cet article
Valade Bernard, « Durkheim et la sociologie durkheimienne en France : nouvelles lectures », L'Année sociologique 2/2012 (Vol. 62) , p. 535-544URL : www.cairn.info/revue-l-annee-sociologique-2012-2-page-535.htm.
DOI : 10.3917/anso.122.0535.

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